Texte et mise en scène Mathieu Bertholet
avec Fréderic Baron, Léonard Bertholet, Valentin de Carbonnières, Blandine Costaz, Baptiste Coustenoble, Thibaut Evrard, Roberto Garieri, Fred Jacot-Guillarmod, Nissa Kashani, Nora Steinig et Catherine Travelletti.
Scénographie Sylvie Kleiber
Au théâtre de Gennevilliers du 13 au 29 janvier 2011
Rosa Luxembourg et un garde entrent sur le demi plateau du théâtre et échangent quelques mots sur sa captivité. Puis le garde sort et le plateau s'ouvre sur l'immensité d'un plateau complet, et dans une brume opaque, apparaissent tous les comédiens à de petites tables éclairées à cour pour nous, mais tout au fond une autre rangée de spectateurs apparaît en miroir de la notre. L'espace est ainsi totalement troublé et troublant. On réalise rapidement que tous les personnages sont incarnés à tour de rôles, que personne n'est quelqu'un en particulier, que tout le monde peut être tout le monde. Le texte découpé en tranches numérotées (488 au total et chaque comédien en connaît 150) n'est pas énoncé chronologiquement et l'on retrouve des moments de la vie de Rosa Luxembourg, en détention, chez des amis, libérée, avant sa mort, avant sa détention... Chaque comédien annonce le numéro de la séquence qui va être dite et parfois l'enchaîne, ou la souffle à un autre comédien. Pendant ce temps tous arpentent l'immense plateau d'un bout à l'autre en continu, montent les escaliers entre les spectateurs et redescendent pour re circuler.

Photo Marc Domage
Dans ce bouillonnement, les comédiens sortent parfois de la déambulation pour aller consulter les fiches sur les tables, ou échanger deux mots avec le metteur en scène qui est présent tout du long. Ils changent aussi de costumes, ou vont entrer en gestes sur le chemin. Peu à peu le texte, la parole laissent place à la danse, aux mouvements. Le propos se perd, mais il n'est pas central. Tout est déconstruit dans ce travail assez jubilatoire de Mathieu Bertholet. L'on ne peut s'accrocher à rien et l'on ne peut qu'accepter de se laisser emporter. Ou pas, car certains spectateurs sortent, ce qui peut être l'apanage des très bons spectacles. Cette tentative de perdition des sens et des repères, les comédiens très en distanciation, le texte découpé, soufflé, parfois pas entendu, parfois répété en écho grâce à des micros, réussit à nous rapprocher de l'expérience sensorielle et nous oblige à nous dégager du sens des mots. En cela le travail est vraiment réussi et nous nous laissons porter par les gestes et les sensations. Cela m'a paru un peu Brechtien sur quelques aspects, la perte de notion de personnage et d'illusion théâtrale, le désir de nous laisser nous approprier le message en sortant du psychologique, l'aspect épique même si l'on est sorti de la narration pure.
Photo Marc Domage
Se pose ici aussi la question de la liberté de l'acteur à qui l'on laisse le soin de choisir les passages qu'il joue. Dans un terrain qui semble infini de possibilités dans lequel nous essayons de nous glisser, tout semble malgré tout avoir été hautement préparé, chorégraphié, beaucoup de travail en amont sur les textes, rien n'est vraiment laissé au hasard et c'est cette grande maîtrise qui rend ce marathon possible. Nous ne sommes pas forcément habitués à ce genre de liberté là, qui nous en donne aussi, un peu comme chez Régy où le spectateur ne peut pas être passif. Dans ce tourbillon on a presque envie de les rejoindre, d'aller danser notre révolte avec eux, de prendre des bouts de textes et de les dire et de les vivre et de les vibrer... C'est une véritable invitation dans le dynamisme politique et dans l'adversité que l'on ressent. Je regrette juste cette dilution du texte qui s'opère au fur et à mesure car il me semblait assez fort et face à la profusion des propositions, il est vrai qu'on a des difficultés à le suivre. Or la beauté du combat de Rosa Luxembourg et de ses proches est vraiment encore "entendable" aujourd'hui comme disait Lew (par Mathieu Bertholet) "nos histoires personnelles ? Dans un tel moment de l'histoire...?!" L'expérience finit par se centrer un peu sur elle-même et perdre les idées transportées par le texte.
Une expérience théâtrale très intense s'il en est, à aller découvrir dans ce lieu de toutes les audaces, qu'est le théâtre de Gennevilliers.