jeudi 24 mai 2012

Les Quatre Jumelles - Copi - Rabeux

texte de Copi, mis en scène par Jean-Michel Rabeux
avec Claude Degliame, Georges Edmont, Marc Mérigot et Christophe Sauger
Scénographie, costume et maquillages Pierre-André Weitz
jusqu'au 23 juin au théâtre de la Bastille

Cela commence dans une arène construite pour cette mise en scène, les spectateur encerclant une petite scène constituée d'une boule de lumière et d'un socle géant. En sortent, telles des vers luisants tapis à la sortie de la lune, deux jumelles de blanc vêtues. Tout de suite elles veulent se droguer pour sûr, ce sont des travestis, pour sûr, elles sont hystériques et meurtrières ou suicidaires, on ne sait plus, pour sûr, nous sommes dans Copi jusqu'au cou. Bientôt rejointes par deux autres jumelles, identiquement vêtues, toutes prêtes à se droguer, à s'entre-tuer, à voler de l'argent, à mourir dignement et surtout à s'insulter copieusement... 

La scène en rond, comme le texte tourne en rond, la situation inextricable, sont-elles quatre vraiment ou une seule ? Elles se tuent vraiment, et ressuscitent, elles se droguent vraiment, et veulent mourir pour de bon... Est-ce un jeu ? Rapidement, bien sûr tout devient oppressant et répétitif, comme un reflet des effets de la drogue et de la solitude. Aujourd'hui faut-il rappeler qui était ce génie de Copi, Argentin exilé en France, homosexuel, drogué, fuyant les fascistes de son pays, mourant du sida dans les années 80, peu monté encore car tellement déjanté et borderline, qu'il fait souvent peur ? Bien sûr Jean-Michel Rabeux qui l'a connu, est le metteur en scène voué à le jouer sans trop le trahir, tant ils partagent le baroque et le goût pour la douce provocation. 

Le public est perplexe, certains rient aux éclats, d'autres se regardent consternés, quelques uns sortent une fois qu'ils réalisent qu'il ne se passera rien "de plus" que cette folie amère qui tourne et triture les méninges. Copi met mal à l'aise forcément, il appuie là où ça fait mal, avec fracas, et rire démoniaque. On passe une heure affriolante, au rythme des meurtres et des cris, les comédiens sont parfaits, leurs rôles semblent avoir été cousus sur mesure, comme leurs costumes. C'est justement ce qui a fini par m'ennuyer, aucune surprise finalement, du grand Copi, du bon Rabeux comme on l'attendait, travesti et maquillage, sans contre pied, sans ironie, où la répétition passe un peu à coté du comique. J'aurais peut-être rêvé quelque chose de jamais vu, un Copi sans paillettes, plus sobre, pour tenter l'expérience audacieuse d'y entendre son texte autrement.

Spectacle à voir bien sûr, pour le talent de tous ces protagonistes, et le plaisir du théâtre du corps et du sang.

Claude Degliame / Christophe Sauger

lundi 21 mai 2012

Temps - Mouawad

Texte et mise en scène Wajdi Mouawad
avec Marie-Josée Bastien, Jean-Jacqui Boutet, Véronique Côté, Gérald Gagnon, Linda Laplante, Anne-Marie Olivier, Valeriy Pankov, Isabelle Roy
Théâtre de Chaillot jusqu'au 25 mai 2012

Difficile de se prononcer sur ce dernier opus du très talentueux Wajdi Mouawad. A priori j'aime beaucoup son travail, j'ai adoré la trilogie "Incendies, Forêt, Littoral", et beaucoup aimé "Ciels"... Nous sommes ici toujours dans la grande épopée familiale, dans les secrets qui se révèlent au fur et à mesure, les drames de chacun qui deviennent les troubles de tous, par les liens qui les unissent... Nous avons encore au menu la tragédie tragédienne, la noirceur de l'âme humaine, ses contradictions, ses amours absolues... 

Noëlla de la Forge, muette suite à l'immolation de sa mère, provoquée par la révélation de l'inceste entre le père et l'enfant, décide de convoquer ses frères, afin de statuer sur l'héritage, le père étant mourant. Le décor est planté, nous sommes en pleine sinistrose, les ingrédients Mouawadiens cités plus hauts sont tous regroupés, sans presque de surprise. Les comédiens sont bons, la scénographie efficace. Le rythme en revanche est à la fois oppressant et un peu lent parfois. Noëlla étant muette, elle est traduite par une interprète en langage des signes, et l'un des frères est russe, traduit par son amie. Il y a du coup parfois deux traductions à la suite ce qui ralenti les échanges. Certaines fois cela tombe bien, car un rythme étrange s'installe, un suspens, un temps mort, et d'autres c'est pesant. 

photo Yann Doublet

Je passe sur l'histoire qui est ce qu'elle est, pour le coup elle ne m'a pas passionnée. Le point primordial je pense de cette pièce, c'est le traitement de l'inceste et de la folie du père. Sur cela je suis mitigée. 

D'un côté j'ai trouvé l'auteur efficace, ne laissant aucun répit au spectateur, ne lui épargnant aucun détail, aucune abomination, tout en maintenant un aspect de pitié sur ce père malade... Le jeu psychologique est assez fort et l'ambivalence que l'on peut ressentir, nous manipule au bon sens du terme. La musique de Bertrand Cantat nous met mal à l'aise juste ce qu'il faut sur le sentiment de juger un monstre ou de voir le fou artiste créateur dans son art (le père incestueux est un poète génial). Nous avons matière à réflexion, et des scènes poignantes. 

D'un autre côté, j'ai vraiment été choquée, comme je peux l'être par Lars Von Triers parfois, par l'acharnement dans le malheur, dans la provocation, dans le jusqu'auboutisme du sinistre. Même si Mouawad nous offre une fin salvatrice, je ne suis pas sûre que les masturbations du père étaient indispensables. Je crois que j'aurais voulu un peu plus de pudeur, et de subtilité, mais ce voeu pieu ne s'associe pas vraiment au style et au but que poursuit l'auteur il me semble, dans cette pièce. Aussi je reste assez partagée, je crains que Mouawad n'aille trop loin, ou ne devienne une parodie de lui-même, à force d'enfoncer un clou déjà bien entamé, dans le portrait parfois atroce des âmes. Je le préfère optimiste et créateur comme dans "Ciels". 

mercredi 28 mars 2012

Notre Printemps - Das Plateau


"Notre Printemps" par le collectif Das Plateau

texte Jacques Albert, mise en scène Céleste Germe, musique Jacob Stambach

avec Maëlys Ricordeau, Hadrien Bouvier, Denis Eyriey, Jacques Albert et Gaëtan Brun-Picard


Ce qui m'a tout de suite plu dans ce projet, c'est le mélange des styles. On commence par une nappe sonore, on enchaîne avec un film, on glisse vers de la danse, on a presque fini avec du théâtre et on termine par de la performance. Le collectif Das Plateau est constitué d'un auteur, d'une metteur en scène, d'une comédienne et d'un créateur de musique. Ils se mélangent, créent, proposent et voici leur dernière création "Notre Printemps". L'idée est belle, le projet ambitieux et ils relèvent le défi avec audace.

L'histoire d'Hélène et Pierre, un jeune couple amoureux, qui a un bébé, des amis, une maison... Et puis un jour Pierre tombe malade, c'est une épreuve. Apparemment il s'en remet... Et puis un jour Pierre meurt. C'est l'histoire du film, esthétique années 70, comédiens fougueux et frais, mise en scène douce, précise et tendre.

Au retour plateau une danse assure la transition avec le théâtre. C'est un beau moment, la création musicale s'épanouit au rythme des pas et des mouvements, comme une respiration, et pourtant nous retenons encore notre souffle, car notre gorge est serrée. L'histoire qui s'est déroulée est si triste.

Le théâtre maintenant, et le jeune couple ainsi que le frère du jeune homme autour d'une table, boivent un verre, l'air de rien... Et puis au fil de la conversation, on entend une possibilité d'explication de toute l'histoire. C'est une grille de lecture, mais il y en a d'autres... Le jeu sur la mort, le passé, le présent, et le fait de savoir...


C'est bien joué, les comédiens sont attachants et justes, et le canevas du projet est réussi. La danse et la performance du dernier tableau m'ont parlé, m'ont émue. J'aime aussi énormément la musique, qui est plus que cela, une vraie enveloppe sensorielle. On est touché par leur jeunesse et leur fraîcheur tout au long du spectacle, et il y a une grande maîtrise de l'ensemble, ça se tient.


Maintenant j'en ressors aussi avec des questions quant à la dramaturgie qui me semble-t-il, nous perd un peu en route. A trop vouloir suggérer, on ne sait plus très bien ce qu'ils veulent dire. Nous avons presque les éléments du tragique, mais il nous manque un dénouement qui soulagerait les tensions dans ce cas, ou bien un parti pris clair car les thèmes sont trop foisonnants. L'esthétisme 70's est ravissant mais peu crédible et surtout paraît gratuit. Mais le travail n'en est pas moins touchant et émouvant. Ils semblent présenter des thèmes qu'ils n'ont eux-mêmes pas vécu (un enfant, la maladie du conjoint et sa mort, les années 70...) ce qui rassemble leur projet autour du fantasme, et c'est peut-être ce qui me laisse perplexe, le survol. La temporalité est explosée ce qui est une belle tentative, mais du coup les thèmes abordés n'en semblent qu'effleurés, et on risque de rester dans l'illustration.


C'est le risque intrinsèque que prend un collectif, la dilution du propos. A côté de ça, pour un ensemble de voix justement, je trouve qu'ils ont réussi une unité de style, une ambiance, une couleur, et surtout l'envie de multiplier le champ créatif, et cela aussi c'est à saluer et encourager.


Au théâtre de Gennevilliers jusqu'au 1er avril 2012

samedi 24 mars 2012

Pré-Programme Avignon 2012

Vous pouvez découvrir ici le pré-programme du In du festival d'Avignon 2012 :


Avec quelques créateurs que j'aime beaucoup comme Marthaler, Steven Cohen, Josef Nadj, Ostermeier entre autres...

vendredi 23 mars 2012

Se Trouver - Pirandello - Nordey


"Se trouver" de Luigi Pirandello, mis en scène par Stanislas Nordey


avec Emmanuelle Béart, Claire Ingrid Cottanceau, Michelle Demierre, Vincent Dissez, Raoul Fernandez, Marina Keltchewsky, Frédéric Leidgens, Marine de Missolz, Laurent Sauvage, Véronique Nordey et Julien Polet.


au théâtre de la Colline jusqu'au 14 avril 2012


"Se trouver" est une oeuvre importante de Pirandello : cette pièce met en scène une comédienne, prise entre les réalités de son métier et ses désirs de vie. C'est un texte très dense et qui oscille entre accessibilité et obscurité. D'un côté des conversations ordinaires sur le thème être actrice et "jouer" ou "vivre" ses rôles, ressentir ou non les émotions des personnages, le défi de se "trouver" soi-même parmi le foisonnement des compositions. D'un autre côté des réflexions intenses partagées entre cette actrice et celui qui tentera de la faire exister en dehors de son art : son amour Ely. Ce thème autant philosophique qu'artistique est qui est sans doute à débattre à l'infini et à vivre d'autant de manières qu'il y a d'hommes, n'en est pas moins passionnant. Où sommes-nous quand on créée et "qui" créée finalement ? Et bien entendu comment se trouver dans tout cela, soi et par rapport aux autres ?


Donata la comédienne (littéralement "Donnée") traverse cette recherche au cours de la pièce. Celle qui se donne entièrement à son art, à ne plus s'appartenir, ne plus avoir de vie à elle, être un objet pour les autres, une image... tente soudainement d'exister lorsqu'elle rencontre Ely, artiste peintre, libre et sans attache. Seulement celui-ci refusera son don au théâtre et souhaitera qu'elle se donne à lui. Ici la réflexion philosophique de l'art se confronte à la sociologie, comment une femme peut-elle s'émanciper (années 30, années du texte) et à la psychologie plus largement, comment exister aussi dans l'amour d'un autre ? L'amour, que cela soit d'un art ou d'un autre, rend-il libre ou aliène-t-il ?


Autant de pistes, d'envie de se triturer les méninges, à la manière d'une introspection artistique, font que l'on peut regarder la pièce en réfléchissant. Et cela comporte les défauts de ses qualités... On décroche parfois, surtout lorsque le texte devient tortueux. Du reste l'interprétation est excellente, Emmanuelle Béart correspond très bien au rôle, elle est juste dans son jeu, et la mise en scène de Stanislas Nordey, toute en frontalité comme souvent, est grandiloquente et élégante. C'est propre et presque scolaire, j'ai personnellement regretté le manque de "corps". Même si Vincent Dissez tente d'en donner et si Emmanuelle Béart est une actrice charnelle, le tout reste très intellectuel. Je m'étonne car je trouve que Stanislas Nordey est un comédien physique et qui n'hésite pas à recruter des comédiens qui le sont aussi (notamment Laurent Sauvage...) mais ici il fige le tout, comme s'il craignait que le propos ne se disperse et qu'il voulait nous concentrer sur les mots. Cela fonctionne et cela permet en effet de bien entendre l'auteur. Mais pour une pièce comme celle là, où il est tant question de vivre dans son corps, de désirer, de vouloir posséder l'autre, et même qui tente parfois des audaces sensuelles dans les mots, je trouve que c'est resté trop cérébral. C'est une frustration plus qu'une véritable critique, une envie que le travail de Nordey se "salisse" un peu, et qu'il devienne alors assez incontournable.


A voir pour l'efficacité.


Photo Elisabeth Carecchio

mercredi 14 mars 2012

La Confusion - Nimier - Prugnaud


Texte de Marie Nimier, mis en scène par Karelle Prugnaud

avec Xavier Berlioz et Hélène Patarot, musiciens Fabien Kanou et Bob X

au théâtre du Rond Point jusqu'au 7 avril


Un bien surprenant tapis de peluches multicolores et une femme étendue en son coeur, dont la fumée de la cigarette emplit l'air, apparaissent après l'introduction faite par Karelle elle même. Une femme qui se perd dans ses réflexions et qui nous emmène au fil des ans... Elle se souvient, elle a vécu avec sa mère et un beau-père, un chien Kiki, et le fils de son beau-père... Un presque frère, tout sauf un frère... Une femme amoureuse, une femme qui semble agitée du cibouleau, qui gobe des médicaments et repasse ses peluches en même temps que ses souvenirs. Un petit bout de femme que cette Hélène Patarot, surprenante, émouvante, détonnante. Puis des hommes-chiens en cages sont lâchés sur le plateau, en costume de scène, ils déambulent au rythme de leurs cris. Les mises en scène de Karelle Prugnaud sont toujours un peu dans l'humaine ménagerie, un théâtre performance, qui lie les genres, musique à fond, fards et mots, talons compensés et hommes maquillés, une explosion de couleurs qui tutoie aussi parfois l'univers manga.


Au grès des échanges entre Sandra et Simon, deux enfants élevés ensemble mais pas frères et soeurs, dont on découvre la passion ravageuse, impossible, qui les a détruit tous les deux au fil de leurs vies ratées... La mise en scène fourmilles d'idées et de rebonds, à la lisière comme est le texte, de la folie et de la perte. Le public parfois un peu âgé du Rond Point semble perplexe et c'est assez jouissif. Beaucoup d'images plastiques, parfois X, de poses arts plastiques et de musique électrique, c'est le théâtre magique de Karelle Prugnaud. Le texte est sublimé, et autant parfois les mise en scènes manquent d'idées, autant celles de Karelle Prugnaud n'en manquent pas, il faut même trier un peu, s'approprier les messages et découvrir comme dans un coffre à jouets trop plein, ceux qui résonnent en nous. De bons comédiens, une histoire poignante, le tout dans un melting pot de sensations et de couleurs...


Un bonbon acidulé à voir au Rond-Point encore jusqu'au 7 avril 2012.

Un article sur Un soir ou un autre


Photo Giovanni Cittadini

mercredi 8 février 2012

Nous avons les machines - Chiens de Navarre


Une création des Chiens de Navarre, mis en scène par Jean-Christophe Meurisse

avec Maxence Tual, Manu Laskar, Thomas Scimeca, Jean-Luc Vincent, Anne-Elodie Sorlin, Céline Fuhrer, Robert Hatisi, Caroline Binder



Il est fort difficile, voire impossible, de parler d'un spectacle des Chiens de Navarre sans en dévoiler le contenu. Or les effets de surprise sont fort importants dans leurs dispositifs scéniques, même si l'on retrouve malgré tout, une sorte de formule qui en fait leur marque de fabrique. Cela dit au regard du nombre d'articles parus sur ce dernier spectacle, certains d'entre eux ont été dévoilés.


Tout d'abord l'harangue au public, lorsque nous entrons dans la salle, les comédiens culs nus et masqués nous interpellent depuis les loges. Cela pose une sorte de décor de base, une ambiance nous dirons... A peine assis nous rions déjà et le décalage avec ces personnages mi nus qui nous souhaitent la bienvenue ou nous agressent, ou encore tentent de nous éduquer, établissent un rapport comédiens / public qui nous porte immédiatement à réfléchir sur notre position. Que venons nous voir, et qui et pourquoi et encore... où ? L'obscène est là, au sens de la marge de la scène, de ce qui est "regardable" ou pas.


Ensuite leur fameuse table et la réunionite aigue qu'ils malmènent depuis plusieurs spectacles, l'humain parle à l'humain en vue de lui organiser sa vie dans sa société. Un regard encore une fois croisé sur ce qui peut nous réunir, autour d'une table, ou pas. Cette fois il s'agit de plusieurs associations humanitaires, un projet commun avec la mairie et tous les clichés y passent. Jongler avec les clichés qui ne sont jamais qu'une exagération d'une chose méconnue, comme le grotesque l'est d'une chose vraie, nous ramène au plus près de ce que nous ne voulons plus voir. Ou de ce qui nous brûle les yeux tous les jours. D'ailleurs cette fois là, ça leur a bien explosé au visage (et paf un doigt en moins Thomas...).



Nous prenons ensuite une navette à travers l'espace temps et allons voir si les clichés se portent toujours aussi bien sur Pluton en 2312... ou quelque chose d'avoisinant. Qu'on soit à St Martin en Brie ou dans le cosmos avec les petits hommes verts, les chefs sont toujours des trous du culs. Tour de force du comédien Maxence Tual, brillant du début à la fin, qui n'hésite pas à plonger corps et âme dans son rôle, offrant son corps à tous, audience et personnages qui le dévorent.


Bref, ici tout est rassemblé : le corps, le monde, la politique, le sexe, la vie, la mort, l'art... tout ce qui nous unit ou nous sépare, le théâtre le plus vivant qui soit, celui qui d'adresse à la vie qui est en nous, pour peu qu'il en reste. Et d'accepter de se faire secouer, mise en abîme abîmée sur le plateau de ce que sont nos âmes endormies, malmenées, saoules des carcans et de ses dirigeants, que cela soit de l'ordre établi comme de l'habitude sociale qui nous assomme. Les Chiens de Navarre ont ce don de faire des allers retours constants entre situations réelles et imaginaires, jouant au tennis avec notre cerveau, en espérant que quelque chose en sorte. Au mieux, une révolution ? Au moins un état des lieux...


La scène d'anthropophagie m'a fait penser à celle des "Souffrances de Job" d'Hanokh Levin mise en scène par Laurent Brethonneaux à l'Odéon, ou peint et nu, Job est sacrifié tel le Christ, sur l'autel de l'humanité. Magnifique...


En sortant on se demande si les Chiens de Navarre qui sont pour moi devenus des incontournables du théâtre contemporain, à la frontière même de la performance d'ailleurs, pourront aller plus loin que cet opus, car ici on n'est pas loin du dépassement de bornes, c'est ce qui les rend géniaux.


A voir :

LA :

du 26 au 28/01 à la Maison des Arts de Créteil

du 1er au 4/02 au Centre Pompidou Paris

du 8 au 9 /02 au Théâtre de Vanves

du 6 au 12/04 au Théâtre de Gennevilliers LIEN ICI

www.chiensdenavarre.com

lundi 12 décembre 2011

Golgotha Picnic - Garcia



Création de Rodrigo Garcia
avec Gonzalo Cunill, Marino Formenti, Nuria Lloansi, Juan Loriente, Juan Navarro, Jean-Benoit Ugeux
Musique Joseph Haydn
Théâtre du Rond Point jusqu'au 17 décembre 2011

Bien sûr ces temps derniers, beaucoup de bruit a été fait autour de cette création ainsi que de celle de Castellucci au Châtelet, à cause des réactions des catholiques intégristes. Il est vrai qu'il est difficile donc de juger la pièce en dehors de cette actualité. Lorsqu'on arrive au théâtre du Rond Point on est forcément estomaqué par le dispositif policier mis en place. Il est nécessaire de franchir 4 barrages avant de rentrer en salle, fouille au corps, détecteur de métal... On se croirait à l'aéroport. A mon sens c'est triste d'en arriver là. Qu'en 2011 on en soit encore avoir recours à la police pour permettre à une oeuvre de s'exprimer. Quelques semaines après l'attentat dont a été victime Charlie Hebdo pour sa couverture provocante certes, mais surtout humoristique, on sent vraiment une ambiance inadmissible autour de la liberté d'expression et le sujet qui n'en fini pas d'être tabou, les croyances. C'est un véritable sujet de réflexion, alors que nous sommes dans un monde de plus en plus matérialiste, il est toujours aussi compliqué de toucher à la religion. Comme quoi...

Ainsi la création de Rodrigo Garcia commence par un texte d'excuses : "J'ai honte de présenter un spectacle sous la protection d'un tel dispositif" nous dit l'auteur... La salle applaudit. La comédienne commence par une liste d'horreurs que l'humain fait à l'humain depuis la nuit des temps, et là encore cela fait entre autres écho à celles prodiguées par les guerres de religions. Le plateau est recouvert de pain à hamburger, la multiplication des pains d'aujourd'hui ! Le ton est donné, c'est une pièce vraiment drôle et ironique, grinçante à souhait qui se déroule. Le ton habituel de Rodrigo Garcia, une critique de la société, des pires aspects de l'homme mais aussi de son extrême folie créatrice parfois et surtout de son regard malicieux qui peut le sauver, sa capacité justement à s'amuser de tout même du pire. Il est question de Jesus en effet, sous différentes formes, des images plus ou moins caricaturales, extravagantes, provocantes... Mais toujours drôles et surtout, pour peu qu'on y jette un regard concerné, jamais gratuites et empreintes de tendresse aussi. Comme l'on ne critique jamais tant que ceux qu'on aime. La satyre d'un Jesus arnaqueur et flemmard est bien entendu à prendre au second degré (exemple : "sur des millions de gens, il n'y en a que 12 qui l'ont suivi..! ou encore "Argent pourquoi m'as-tu abandonné ?" C'est presque drôle comme une blague).

Bien sûr il y a de la nudité, des hommes habillés en femme, et une femme déguisée en Jesus, de l'alcool... Un ange déchu qui saute en parachute... Très belle image d'ailleurs. Des êtres qui pourraient être des anges ou des humains ou des Dieux, pic-niquent, palabrent, délirent, racontent... Font des échafaudages de pain avec des vers, se déguisent, se clouent sur des croix, dansent... Boivent, jouent de la musique... vivent en somme, sur le plateau. Mon avis est qu'il faut vraiment manquer d'humour pour voir une attaque frontale de Jesus ou de la chrétienté ou encore de Dieu, mais plutôt un regard sur ce message transmis depuis la nuit des temps. De toute façon il est questionnant de voir que l'on ne peut pas se moquer de la religion, alors que l'on n'hésite pas à se moquer de tout le reste. La création que j'ai faite à l'Etoile du Nord où j'étais moi-même Christ aux seins nus, déclamant le texte d'une prostituée battue, était à mon avis bien plus provocante que ce Golgota Picnic si drôle et satirique (heureusement que je n'ai pas la notoriété de Garcia, j'aurais sans doute été attaquée aussi... mais c'est resté bien confidentiel !).

Au cours de la pièce, Garcia présente des oeuvres d'art, des fresques ou peintures saintes et nous fait visiter le regard de l'homme sur ses croyances. Au final "Les sept dernières paroles du Christ sur la croix" de Haydn sont jouées au piano, instant délicieux qui donne la parole à la non parole, qui réconcilie l'homme, le public, le Christ et la création, qu'elle soit humaine ou divine, dommage que les plus concernés ne soient pas justement présents pour y réfléchir avec nous.

A voir ce n'est pas complet, ou à acheter, le texte est publié chez Les Solitaires Intempestifs
et un article ici sur le blog Chronique du RER B qui résume bien aussi ma pensée : ICI

samedi 10 décembre 2011

Coeur Ténébreux - Conrad - De Pauw - Cassiers


D'après "Au coeur des Ténèbres" de Joseph Conrad, adaptation et jeu Josse De Pauw
Mise en scène Guy Cassiers
Scénographie Guy Cassiers, Enrico Bagnoli, Arjen Klerkx
au théâtre de la Ville à Châtelet jusqu'au 11 décembre

Un plateau nu et d'immenses panneaux de bois en fond, qui se meuvent et reçoivent les couleurs vives de vidéos projetées ; c'est une très belle scénographie qui nous accueille dans les premières minutes de ce spectacle. Un homme avance, et nous relate son voyage. L'Afrique peut être, l'Amazonie... Nous nous laissons guider au gré de ses souvenirs.

Puis nous comprenons qu'il s'agit de l'Afrique, du temps des colonies. Le texte est d'une grande beauté, ciselé, précis, si littéraire, il s'entrechoque avec la violence de l'endroit décrit. Le personnage principal joué par Josse De Pauw remonte un fleuve pour aller chercher un homme, quelqu'un d'illustre, quelqu'un dont la pensée a fasciné tant ceux qui l'ont connu. Ici Guy Cassiers et le comédien ont monté un savant jeu de mélange entre l'acteur sur le plateau et les vidéos projetées sur les panneaux de bois. Tous les personnages sont joués par Josse de Pauw, et il se répond à lui même par le biais des projections. Comme un monologue intérieur, une rêverie, ou encore comme dans nos souvenirs, où nous sommes ceux que nous avons rencontrés. Le résultat est magnifique, les panneaux de bois pivotent, le comédien parle, la vidéo répond et se confond avec le comédien qui par un effet de superposition semble être dans la même pièce.

C'est un très beau moment de théâtre avec un texte qui nous fait réfléchir sur la colonisation et ce que l'Europe devient aujourd'hui, dans les suites directes de cette époque. En cette période trouble cela fait particulièrement écho, et les artistes du théâtre Belge d'Anvers Cassiers et De Pauw nous rappellent ici le devoir de mémoire. Nous sommes transportés par les images violentes et crues, ou par la beauté des paysages sauvages qui nous sont transmis par le biais d'un texte d'une telle qualité. Cela donne envie de lire les livres de Conrad si ce n'est déjà fait.

Je regrette juste une forme de monotonie dans la diction du comédien remarquable cependant de précision et de simplicité. On sent un amour profond des mots et pour ce texte qu'il a adapté et que Cassiers met en scène ici.
A voir rapidement ce joue jusqu'au 11 décembre uniquement.


lundi 28 novembre 2011

Bullet Park - Cheever - Les Possédés


d'après "Bullet Park" de John Cheever, mise en scène Rodolphe Dana

avec David Clavel, Françoise Gazio, Katja Hunsinger, Antoine Kahan, Nadir Legrand, Christophe Paou et Marie-Hélène Roig

au Théâtre de la Bastille jusqu'au 22 décembre 2011


La littérature américaine des années 60 est très inspirante. Je pense à John Fante, à Faulkner, Hemingway, Steinbeck, T. Williams, Capote, Miller, Salinger, Hubert Selby Jr, et j'en passe... Et l'on retrouve saupoudrée cette ambiance si particulière de la famille qui essaye d'être modèle, dans l'oeuvre de Cheever mise en scène par Rodolphe Dana. Ici se croisent deux couples, qui tentent de vivre tranquillement dans cette amérique de banlieue confortable. Paul et sa femme Marietta qui frise la douce folie de la femme au foyer sans enfant qui s'ennuie, découvrent leurs voisins Eliott et Nellie et leur fils Tony. Chacun se débrouille avec ses peurs et ses espoirs, son quotidien et son besoin d'équilibre. Le fils Tony tente de grandir et de se forger une personnalité dans cette amérique bien pensante, ce qui le mènera dans l'impasse de la dépression. Tandis que l'on découvrira que chez les plus propres d'apparence, peut se cacher les pires intentions.


Comme souvent dans cette littérature américaine, le désespoir n'est jamais loin et il tutoie la folie, la titille et l'appel de ses voeux. Chacun des personnages semble au bord de verser dans quelque chose d'incontrôlable. C'est une réflexion sur la folie ordinaire bien sûr, le désir de se conformer à la société, et peut être ne pas y arriver autrement qu'en surface. Finalement le meurtre n'est pas loin, la dépression non plus, et le sage est celui qui sort du conformisme.


Le collectif des Possédés qui travaille souvent sur ce "vivre ensemble", suivant les époques et les lieux, rassemble ici encore le souhait de partager les errances et les combats de chacun, dans une société qui, quelle qu'elle soit, comporte des codes qui peuvent être à l'encontre du vivant. Une belle piste de réflexion, même si cet opus n'est pas dans mes préférés. Le jeu étant toujours d'une grande qualité, m'a semblé pour une fois manquer de naturel et de rythme.

Collectif à suivre néanmoins.

photo Raphaël Pierre